Une rencontre affreuse

L’angle féminin

Nous nous sommmes connus dans un studio musical alternatif dans le fameux centre culturel de l’Usine à Genève. C’était à la fin mars 1999 et les premières bombes de l’OTAN tombaient alors sur la Serbie. J’étais angoissée et un peu perdue la première fois que je vis ce grand monsieur au nez énorme. J’avais des larmes aux yeux.  Elena, Macédonienne que j’avais connue lors d’un séminaire m’avait présenté Thierry, journaliste à la rubrique culturelle et musicale d’un hebdomadaire suisse. Nous avons parlé en anglais.

“J’adore la musique de ton pays, particulièrement celle des Tziganes. Je vénère Goran Bregovic et Kusturica.” Thierry était enthousiaste.

J’ai approuvé de la tête. Pour moi ce n’était pas une conversation. J’avais juste une conscience aigue de la différence entre nous: lui d’un âge assez mûr et moi qui n’avait alors que 25 ans. Pour moi ce n’était qu’un collègue, puisque j’étais aussi journaliste.

“Oui, je sais pour les bombardements. Il faut que nous restions en contact pour si jamais tu avais besoin d’aide. Si tu n’as pas de téléphone à Genève, donne moi ton adresse e-mail.”, ajouta-t-il. Bon, ai-je pensé. c’est un collègue, et sans trop y réfléchir, je lui ai donné mon adresse. Pour une relation professionnelle, pas de raison de me préoccuper de sa laideur, de ses yeux exorbités, de sa calvitie ou de ses affreux tatouages sur les bras. Mais tout de même, ce nez, énorme, qui ressemblait à une trop grosse carotte plantée sur la tête d’un bonhomme de neige… En un mot, l’homme était dégouttant, mais devais-je m’occuper de l’apparence de quelqu’un dont l’aide, pour trouver un travail, pouvait être capitale. En effet, je ne savais pas alors si je pourrais rester ou devrais partir de Suisse.

Il m’envoya un message deux semaines plus tard.

L’angle masculin

Je triturais ma guitare à l’Usine, en essayant de trouver les bons accords pour la nouvelle chanson de mon groupe “Super Bombon”. Sinon, la chanteuse du groupe est ma petite amie de longue date, Judith. Mais nous deux ces derniers temps, ça va pas trop bien. Elle vit à Zürich et moi, à Genève. J’ai lâché une petite fortune et beaucoup de temps en train pour que nous nous voyions régulièrement chaque week-end.

Sur ce elle est entrée. J’avais appris d’Elena qu’elle s’appelait Tania et qu’elle venait de Serbie. J’ai pensé tout de suite aux films de Kusturica. Elle avait l’air triste, un peu perdue. Oui, l’OTAN bombardait son pays. J’ai pensé pouvoir l’aider. Elle était séduisante, blonde et vraiment belle. Un petit quelque chose de vulnérable aussi mais en même temps sûre d’elle. Je me suis dit que c’était celle-là, la femme que j’attends et dont je pourrais tomber follement amoureux.

“Je n’aime pas Goran Bregovic car il a volé notre musique traditionnelle.” m’a dit Tania. Ca m’a fait rire et je lui ai expliqué qu’il avait beaucoup fait pour l’image de l’ex-Yougoslavie. Et Esma Redzepova, venait-elle de Serbie aussi? “Non, elle est Macédonienne.”, répond Tania. Est-ce important? Jamais je n’ai compris les différences entre ces ex-Yougoslaves et pourquoi ils se sont fait la guerre. J’ai récupéré l’adresse e-mail de Tania car elle n’avait pas le téléphone. Je savais même pas si elle resterait en Suisse ou rentrerait à Belgrade mais je voulais la revoir. En fin de compte, je suis un mec superclasse et les femmes  sont folles des journalistes. Bien que Tania ait aussi besoin de mon aide…

Je lui ai envoyé un message deux semaines plus tard.

Depuis l’angle du narrateur

Fin mars 1999, quand le bombardement de la Serbie par l’OTAN commençait, une journaliste Serbe se trouvait à Genève pour un reportage. Une nouvelle guerre dans son pays l’avait surprise impréparée et elle ne savait pas si elle pourrait rentrer à Belgrade, ni où dormir à Genève, ni ce qu’elle allait faire lorsqu’elle aurait dépensé tout ce qui lui restait d’argent. L’aide lui vient finalement des organisateurs de la conférence qu’elle couvrait pour son reportage. Elena, une macédonienne qui parlait serbe lui offrit son épaule pour pleurer, et lui présenta par la suite Thierry le journaliste.

Tania, ainsi s’appelait la malheureuse femme, et Elena sont donc sortie un soir à l’Usine (le centre culturel) où elles ont rencontré Thierry. Il jouait de la guitare, mais il a vite salué les deux jeunes filles d’un sourire.

“Tu viens de Serbie? J’adore la musique de ton pays, particulièrement celle des Tziganes” il a dit.

“Tu sais, le bombardement de Belgrade a commencé pour de bon. Je ne sais simplement pas quoi faire.”, lui ai-je répondu.

Thierry voulait parler de musique, Tania non. Elle n’ouvrait la bouche que pour décrire les nouvelles des bombardements en Serbie.

“Je pense que je pourrais t’aider”, il a proposé, pensant que cette blonde était belle et jeune.

“J’ai déjà un lieu où dormir. Il me faut un travail, mais je ne sais même pas si je vais rester à Genève ou rentrer à Belgrade.”, lui a-t-elle répondu, espérant qu’il comprendrait qu’il s’agissait d’un travail de journaliste. La pensée qu’il était affreux l’a traversée, mais était-ce important? Il va simplement l’aider, comme un collègue, a-t-elle conclu.

Pendant que Thierry détaillait Tania (content de l’avoir rencontrée), elle était à nouveau au bord des larmes, ignorant complètement la musique qui les entourait.

“Donne-moi ton téléphone.” Il a demandé.

“Je n’ai pas de mobile à Genève, je peux te donner mon adresse e-mail.”, elle a répondu.

Thierry a envoyé un message à Tania deux semaines plus tard. Il avait pensé à elle, mais il lui fallait encore établir une tactique pour la séduire.

Ecrit par Tamara Kuzmanovic – Tamkuz (2015)

Traduit par Nicolas Goulart

Suivez mes pages en français sous la catégorie du même nom sur mon blog tamkuz.wordpress.com

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