Mince ou obèse – Pour et contre

Il aurait été magnifique que cette expérience n’ait rien eu de réel. Trente-cinq kilos de plus et les gens ont changé comme changent les arbres en

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automne. Un psychologue timbré serait même grassement payé pour étudier un tel changement (pas chez nous, mais là-bas, “en occident”) qui chez moi s’est fait si naturellement :
Quelles attitudes et comportements adoptent les gens face aux gens minces et beaux, et , au contraire face aux gros?”  se demanderait ce  disciple de Freud.

Ça, je l’ai expérimenté dans ma propre peau en passant d’un extrême à l’autre, et je peux affirmer que les deux cas de figure ont leurs avantages et leurs inconvénients.

Comment vit-on belle et mince, on en sait pas mal, en particulier les jeunes filles de chez nous. Voilà pourquoi je vais d’abord m’attacher à décrire les avantages d’être grosse; avantages provoqués par l’ingestion excessive de fromage et de chocolat suisse.

Assez curieusement, une majorité de gens pense que je suis enceinte, si bien qu’une place assise dans les transports publics belgradois m’est à peu près garantie. C’en est devenu une telle gêne pour moi d’abuser ainsi de mon apparence  que j’ai fini par répondre « Pas besoin, rassurez-vous. Je ne suis pas enceinte ” lorsqu’on m’offre  une place.

On me regarde alors de façon incrédule, du style: “¨Prouvez ce que vous dîtes.” Les gens me trouvent vraiment étrange.

Mon Dieu, Madame, vous restez debout près de moi, et vous ne demandez pas à vous asseoir ?”, me demande une voyageuse parmi d’autres dans le tramway ; cela-dit tout en en se levant de son siège.
Il arrive même qu’un contrôleur m’évite; et dans certains cas, lorsque je n’ai pas de carte et que je suis seule, je prétends qu’effectivement je suis enceinte afin d’éviter d’être verbalisée, et pouvoir rester dans le tram.

Un avantage de la grosseur est que vous n’attirez pas  les regards masculins, et que par conséquent vous pouvez davantage vous reposer qu’à l’époque où vous étiez belle et mince. Durant dix ans, j’ai eu tant de prétendants que je devais élaborer des techniques pour les repousser, sauf pour ceux qui avaient l’air d’être le bon.
Lorsque Dieu a distribué bonheur et amour, tu n’as pas été négligée “; dixit une cousine très intelligente.

Imaginons que dans une soirée, vous draguiez un garçon qui, sous prétexte de boire un coup, se rapproche progressivement de vous…et que vous vous retrouviez avec plusieurs prétendants. Ça pourrait être amusant d’observer leurs réactions.

Une rencontre  qui  ressemblerait plus ou à moins à cette approche radicale serait de fixer un rendez-vous à deux d’entre eux en même temps et au même endroit:
On s’assied tous les trois dans un café branché et pendant que Toma et Marko se jaugent virilement, je fredonne à part moi: Am stram gram, pic et pic et colegram…
Ça fait longtemps qu’on s’est pas vus, Milena” fait Toma, rieur, “Et toi, tu es…?.
– – Marko, musicien, se présente l’autre.
Toma est avocat
“, j’ajoute. Très rapidement, au moment-même, je conclus qu’il vaudrait mieux aller avec le musicien. Avec un avocat, il faut bien connaître les lois et la constitution, surtout à la fin de la relation, au cas  où il déciderait de se venger.

Donc, pic dam tombe sur Marko qui, en accord avec son hobby, ou plutôt sa profession, décide qu’il m’emmènera moi (et moi seule) au concert. Toma, l’avocat, reste interdit à la table du café branché tandis que j’invente une excuse pour justifier notre départ soudain. À  Marko, je déclare doucement qu’avec lui, c’est différent, que l’autre était juste un copain.

Une jolie jeune femme peut aussi avoir plein de copines qui s’attendent  vaguement à toujours  entendre les mêmes anecdotes. “Quoi de neuf, dis? Avec toi il y a toujours des surprises!“, répètent-t-elles;  mais beaucoup plus tard, puisqu’elles finissent par fréquenter ces mêmes prétendants que vous aviez rejetés. J’ai fini par comprendre l’envie et la jalousie sous-jacente dans ces soi-disant amitiés.

Un jour, il m’est finalement clairement apparu que certains couples n’existent que pour me calomnier….
Tu as beaucoup parlé à tes amies. Qu’est-ce que tu leur as-tu dit? ”  : c’est ce que m’a demandée dans la rue une tzigane, en arrivant vers moi par derrière (c’était quel jour au juste? c’était durant cette période où je suis devenue grosse, triste et laide).

Ma pensée balance entre savoir que cette femme se vantait beaucoup, puisque tout ça n’était pas bien dur à deviner;  ou alors que cette gitane connaissait tout de même bien son travail. J’opte pour la première option. Quand une femme est belle et jolie, combien de pseudo-amies tournent autour d’elle … Il s’agit peut –être et en fin de compte d’autre chose que d’amitié…..

Quelque part, pourtant, une femme grosse sera aimée et appréciée de toutes ses amies. “Tu ne représentes pas de menace”… Voilà, je suis sûre de ce qu’elles pensent. Quant à moi, je ne me suis jamais autant reposée que dans ma phase grosse.

Tout, presque tout, et même mes études prolongées, m’exaspère. Je me souviens d’un vieux professeur suisse (j’avais alors trente  ans) qui s’était tellement énervé (parce que j’étais sortie avec un étudiant, un soir, dans son appartement)  qu’il m’avait donné la moins bonne note de ma classe:
le thème de la dissertation était:   “Migrations et réfugiés”.
J’avais écrit sur les réfugiés serbes et leur parti durant la guerre, et le professeur Monnier m’a alors demandé d’écrire quelques choses à propos de ma propre histoire. Tout s’est très mal terminé et voilà pourquoi, en fin de comptes,  c’est aussi bien que je sois obèse à quarante ans.

Maintenant que je suis grosse, il m’apparaît clairement que ces problèmes seront dorénavant beaucoup moins fréquents.
J’ai pourtant commencé le fitness dans le but de perdre au moins vingt-cinq kilos.
“C’est pas trop tôt!” s’est exclamé mon cousin.

Oui, oui. J’aurais souhaité des compliments et de l’amour.

Mais avec un tel ventre, je ne trouverais jamais comme partenaire que quelqu’un de  tordu et  bizarre, ou bien malade mental …

Ecrit par Tamara Kuzmanovic – Tamkuz (2015)

Traduit par Nicolas Goulart et Colin Laneau

Merci d’avoir lu mon texte. Suivez mes pages en français sous la catégorie du même nom sur mon blog tamkuz.wordpress.com

Une rencontre affreuse

L’angle féminin

Nous nous sommmes connus dans un studio musical alternatif dans le fameux centre culturel de l’Usine à Genève. C’était à la fin mars 1999 et les premières bombes de l’OTAN tombaient alors sur la Serbie. J’étais angoissée et un peu perdue la première fois que je vis ce grand monsieur au nez énorme. J’avais des larmes aux yeux.  Elena, Macédonienne que j’avais connue lors d’un séminaire m’avait présenté Thierry, journaliste à la rubrique culturelle et musicale d’un hebdomadaire suisse. Nous avons parlé en anglais.

“J’adore la musique de ton pays, particulièrement celle des Tziganes. Je vénère Goran Bregovic et Kusturica.” Thierry était enthousiaste.

J’ai approuvé de la tête. Pour moi ce n’était pas une conversation. J’avais juste une conscience aigue de la différence entre nous: lui d’un âge assez mûr et moi qui n’avait alors que 25 ans. Pour moi ce n’était qu’un collègue, puisque j’étais aussi journaliste.

“Oui, je sais pour les bombardements. Il faut que nous restions en contact pour si jamais tu avais besoin d’aide. Si tu n’as pas de téléphone à Genève, donne moi ton adresse e-mail.”, ajouta-t-il. Bon, ai-je pensé. c’est un collègue, et sans trop y réfléchir, je lui ai donné mon adresse. Pour une relation professionnelle, pas de raison de me préoccuper de sa laideur, de ses yeux exorbités, de sa calvitie ou de ses affreux tatouages sur les bras. Mais tout de même, ce nez, énorme, qui ressemblait à une trop grosse carotte plantée sur la tête d’un bonhomme de neige… En un mot, l’homme était dégouttant, mais devais-je m’occuper de l’apparence de quelqu’un dont l’aide, pour trouver un travail, pouvait être capitale. En effet, je ne savais pas alors si je pourrais rester ou devrais partir de Suisse.

Il m’envoya un message deux semaines plus tard.

L’angle masculin

Je triturais ma guitare à l’Usine, en essayant de trouver les bons accords pour la nouvelle chanson de mon groupe “Super Bombon”. Sinon, la chanteuse du groupe est ma petite amie de longue date, Judith. Mais nous deux ces derniers temps, ça va pas trop bien. Elle vit à Zürich et moi, à Genève. J’ai lâché une petite fortune et beaucoup de temps en train pour que nous nous voyions régulièrement chaque week-end.

Sur ce elle est entrée. J’avais appris d’Elena qu’elle s’appelait Tania et qu’elle venait de Serbie. J’ai pensé tout de suite aux films de Kusturica. Elle avait l’air triste, un peu perdue. Oui, l’OTAN bombardait son pays. J’ai pensé pouvoir l’aider. Elle était séduisante, blonde et vraiment belle. Un petit quelque chose de vulnérable aussi mais en même temps sûre d’elle. Je me suis dit que c’était celle-là, la femme que j’attends et dont je pourrais tomber follement amoureux.

“Je n’aime pas Goran Bregovic car il a volé notre musique traditionnelle.” m’a dit Tania. Ca m’a fait rire et je lui ai expliqué qu’il avait beaucoup fait pour l’image de l’ex-Yougoslavie. Et Esma Redzepova, venait-elle de Serbie aussi? “Non, elle est Macédonienne.”, répond Tania. Est-ce important? Jamais je n’ai compris les différences entre ces ex-Yougoslaves et pourquoi ils se sont fait la guerre. J’ai récupéré l’adresse e-mail de Tania car elle n’avait pas le téléphone. Je savais même pas si elle resterait en Suisse ou rentrerait à Belgrade mais je voulais la revoir. En fin de compte, je suis un mec superclasse et les femmes  sont folles des journalistes. Bien que Tania ait aussi besoin de mon aide…

Je lui ai envoyé un message deux semaines plus tard.

Depuis l’angle du narrateur

Fin mars 1999, quand le bombardement de la Serbie par l’OTAN commençait, une journaliste Serbe se trouvait à Genève pour un reportage. Une nouvelle guerre dans son pays l’avait surprise impréparée et elle ne savait pas si elle pourrait rentrer à Belgrade, ni où dormir à Genève, ni ce qu’elle allait faire lorsqu’elle aurait dépensé tout ce qui lui restait d’argent. L’aide lui vient finalement des organisateurs de la conférence qu’elle couvrait pour son reportage. Elena, une macédonienne qui parlait serbe lui offrit son épaule pour pleurer, et lui présenta par la suite Thierry le journaliste.

Tania, ainsi s’appelait la malheureuse femme, et Elena sont donc sortie un soir à l’Usine (le centre culturel) où elles ont rencontré Thierry. Il jouait de la guitare, mais il a vite salué les deux jeunes filles d’un sourire.

“Tu viens de Serbie? J’adore la musique de ton pays, particulièrement celle des Tziganes” il a dit.

“Tu sais, le bombardement de Belgrade a commencé pour de bon. Je ne sais simplement pas quoi faire.”, lui ai-je répondu.

Thierry voulait parler de musique, Tania non. Elle n’ouvrait la bouche que pour décrire les nouvelles des bombardements en Serbie.

“Je pense que je pourrais t’aider”, il a proposé, pensant que cette blonde était belle et jeune.

“J’ai déjà un lieu où dormir. Il me faut un travail, mais je ne sais même pas si je vais rester à Genève ou rentrer à Belgrade.”, lui a-t-elle répondu, espérant qu’il comprendrait qu’il s’agissait d’un travail de journaliste. La pensée qu’il était affreux l’a traversée, mais était-ce important? Il va simplement l’aider, comme un collègue, a-t-elle conclu.

Pendant que Thierry détaillait Tania (content de l’avoir rencontrée), elle était à nouveau au bord des larmes, ignorant complètement la musique qui les entourait.

“Donne-moi ton téléphone.” Il a demandé.

“Je n’ai pas de mobile à Genève, je peux te donner mon adresse e-mail.”, elle a répondu.

Thierry a envoyé un message à Tania deux semaines plus tard. Il avait pensé à elle, mais il lui fallait encore établir une tactique pour la séduire.

Ecrit par Tamara Kuzmanovic – Tamkuz (2015)

Traduit par Nicolas Goulart

Suivez mes pages en français sous la catégorie du même nom sur mon blog tamkuz.wordpress.com